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Rendez-vous,ici

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© Enna Chaton

du 25/11/2006 au 28/02/2007

Enna Chaton

Pour sa première exposition personnelle Enna Chaton affirme ses engagements artistiques qui semblent répondre à des questionnements contemporains quant à notre rapport au corps et plus encore notre rapport au monde.

Suite à une résidence d’Enna Chaton à Saint-Gaudens, des rencontres sont organisées avec des habitants du Comminges contactés par le biais d’un appel de La Dépêche du Midi. Elle fixe des rendez- vous à ces habitants devenus modèles et s’installe dans le paysage pour d’emblée nous entraîner dans un espace privé.
Cette artiste nous apprend à contempler, précisément, pour mieux s’approprier la nature au cœur duquel l’individu est en perpétuelle immersion. Ici, le corps n’essaie pas d’échapper au regard, la solitude éclate. Nous sommes invités à entrer dans un univers qui par la nudité des corps et la présence de la nature se plaît à nous dévoiler des sentiments de compassion, de tendresse. Douceur et violence s’affichent ici sans fausse pudeur.
C’est par la vidéo, la photographie qu’elle envisage un rapport intime du corps au paysage.
Enna Chaton présente donc à la Chapelle Saint- jacques une installation où la figure humaine est plongée dans un contexte dont la présence paraît  tout à la fois détachée et à contrario ancrée sur un territoire. Nous sommes face à une réelle ambivalence.


Je m’interroge (fiction)
Je ne sais pas trop si je vais accepter. En même temps, je n’ai pas vraiment de raisons de refuser. Il y a quelque chose qui est tentant. Mais quand même, j’hésite.
D’autres l’ont fait pourtant. Des vieux, des gros, des maigres, des beaux, des poilus, des chauves, des tatoués… Je les regarde souvent. Je ne peux pas dire que ce soit malsain. Au contraire. Mais j’ai quand même une légère petite gêne à regarder tous ces corps. Je suis prude ou quoi ? Pourtant, c’est sûr que s’ils sont là, c’est qu’ils ont accepté d’y être et qu’ils acceptent qu’on les regarde. Ils n’ont pas l’air contrarié, je dirais même que, quelque part, ils ont l’air d’être heureux d’être là, offerts au regard. Comme un don d’eux-mêmes. Il semblerait même que d’aucuns aient un profond plaisir à être là. A y participer.
J’hésite.
Des corps qui rencontrent d’autres corps.  Juste des corps figés. Comme des sculptures. C’est quand même étrange de penser qu’un corps puisse aussi être une sculpture. Est ce que je suis moi aussi potentiellement une sculpture ?  Est ce que je peux accepter d’être une sculpture ? Toute seule, immobile dans la salle de bains, je ne serai jamais une sculpture. Je ne peux pas être une sculpture toute seule, ça au moins c’est sûr.
Au cinéma, on en voit tout le temps pourtant, des gens tout nus. Ça me gênerait moins, je crois, si on me demandait de le faire pour le cinéma. Au cinéma, c’est moins présent peut-être. Les corps bougent, se déplacent, dorment, prennent des douches, se déshabillent, s’habillent, font mine de faire des trucs sexuels. Ils s’affairent tout le temps parce que c’est dans le scénario. Au cinéma, ils sont des personnages dans un scénario. Mais là, il n’y a pas de scénario, pas de personnages. On ne leur demande rien, juste d’être là. Sans bouger. Finalement, ce sont des corps qui racontent juste ce qu’ils sont. C’est vrai que parfois, sur certaines images, on a l’impression que c’est une scène de film. Surtout dans les prises de vue nocturnes.  Deux personnes de dos, et une autre, allongée en face d’eux, dans une clairière éclairée par des phares de voiture. On dirait un plan en nuit américaine. C’est vraiment beau, j’avoue, ça me tente. Ils ont l’air d’être bien. Là, dans cette situation là, on a l’impression que ça raconte quelque chose, même si on ne sait pas exactement quoi.
Et puis, je vais peut-être me retrouver sur des affiches. Bon. Je ne serai pas la première. C’est vrai, c’est peut-être moins impressionnant paradoxalement de se retrouver sur une affiche. On est plus habitués aux grands formats des affiches, on en voit partout des affiches, c’est plus facile peut-être, plus familier, ça appartient au quotidien. Des corps de femme sur des affiches, on en voit tout le temps. Sauf que c’est quand même pas exactement la même chose. J’ai rien à vendre, moi.
Le Déjeûner sur l’herbe. Il y a une fille nue. Avec deux hommes habillés. Et un paysage. Elle n’a pas vraiment l’air embarrassé la fille. Si on me photographie nue dans un paysage est ce que je ferai partie de ce paysage ? Est ce que l’on me confondra avec un arbre ? L’arbre ne pose pas, c’est toute la différence entre lui et moi. 
Des paysages, on en voit plein. Des nus, on en voit plein. Tout cela nous semble bien naturel. Mais un paysage avec un nu, ça semble contre-nature. On ne voit jamais quelqu’un de nu et immobile au milieu d’un paysage. C’est une image qui n’existe pas, qui est provoquée. En même temps, je ne peux pas dire que ce soit provocant. Et si ça provoquait un scandale ? 
En même temps, ce sera moi, sans être moi parce que n’y serai plus. Je ne serai pas là. Je ne serai que dans l’image. Qu’est-ce qui est le plus important :  c’est de l’avoir fait ? Ou c’est d’être dans l’image ? Qu’est-ce qu’on me demande : c’est de me mettre nue dans un paysage ? Ou d’apparaître sur une photographie sur laquelle je suis nue ? Etre modèle, est-ce que ça ne signifie pas également que je doive être parfaite ? Il n’est pas question de dire que c’est un portrait, ça c’est sûr. En fait, ça veut dire quoi au juste s’offrir au regard de l’autre ? C’est vrai finalement je pourrais aussi bien rester tranquille chez moi. Mais l’idée d’aller dehors est toujours tentante.
Et puis au fond, on aime tous cette idée de confrontation.
Ça n’empêche, je m’interroge.
Ça me donne du fil à retordre cette histoire. J’arrête pas de me poser des questions. Et j’ai toujours pas de réponse pour l’instant.
C’est peut-être ça le principal finalement : se poser des questions.   


Claire Guezengar
Novembre 2006

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