Anouck Durand-Gasselin - 2009
Sous un tapis de feuilles ou sur un pré vert et plutôt le matin
Photographe, préoccupée du rapport entre culture et nature, Anouck D-G ré interroge les fondamentaux de l’image en observant un phénomène naturel, la sporulation du champignon. Elle nous offre à voir un univers poétique personnel où résonnent trace, absence et espace.
Coprin chevelu, coprin noir d’encre, coprinus. Elle a choisi ceux-là. Les meilleurs. C’est eux qui pondent le mieux. Cueillis et posés droit sur la plaque, ils expulsent leurs spores qui se déposent tout autour, légers, volatiles. 24 heures leur suffisent . Milliard d’infimes particules reproductives : c’est leur dépôt qui laisse une trace. Comme le souffle d’une présence, l’empreinte d’une source de vie, inévitablement stérile sur le brillant du papier, dans l’artificiel de ce terrain, inepte.
Dense, veloutée, la matière nous guide dans le creux de la nuit. Comètes et nébuleuses. On traverse l’espace-temps à travers la béance: petit retrait tout lisse formé par le pied du champignon. L'encre de seiche et la poussière d'étoile se sont déposées au creux du pelage sombre de ces drôles de bêtes qui, gueules ouvertes, ont laissé leur cerveau à ciel ouvert. On tombe à la renverse dans le gouffre de leur œil, dans l’angoisse d’un puits blanc - de celle qui reste quand tous sont partis. L’archaïque et l’ultime.
Noir sidéral et quelques plats d’amibes.*
Écritures de matière saturée de pigments, ces éclats font image. Observation, cueillette, révélation, attente, latence, récolte d’empreinte sur la feuille photosensible, contraste des nuances, accroche…toutes les étapes photographiques sont-là. Photographie. Celle qu’elle faisait « avant » et qu’elle tamise, scalpe ici, pour retrouver l’essence, le point de départ, l’origine. Les vieux maîtres du genre, Daguerre et Talbot, ne sont bien sûr pas loin avec leur plaque de verre. Elle se détache du geste, adopte, par une intime distance, la place d’observateur et ne garde que la trace - redonnant au vivant le temps et la matière qui lui sont nécessaires. Seul demeure le signe élémentaire.
Julie Rouge, décembre 2009 - extrait
* Gérard Manset, Comme un légo (Alain Bashung, Bleu Pétrole - 2008)