
« Je crochète des objets pour établir une relation sensuelle à la forme, dans ses plis et ses courbes, son organicité, une relation de durée à laquelle correspond tel volume, tel poids de corde. »
Mon travail consiste à réaliser des volumes avec la technique du crochet : je crochète toutes sortes de fils, plastiques, polypropylène, cordes agricoles, viscose et de la laine.
Les dimensions sont variables ; de la taille d’un objet tenant dans le creux de la main, à des dimensions dépassant la taille d’un homme. Leur forme se génère par elle-même, comme une lente progression en spirale avec une tournure qui se crée au fur et à mesure. Cette technique employée génère des volumes au caractère organique, chaque maille qui s’ajoute et se répète correspond à une cellule participant à l’ensemble, ainsi s’opère une croissance d’organes internes et externes intriqués. Il en résulte la naissance d’êtres hybrides à la fois animaux, objets, végétaux, entrelacs de tuyaux aux évocations anthropomorphiques ou robotiques.
Crocheter, nouer sont des gestes fondateurs voire anthropologiques. Ce geste répétitif parfois ennuyeux peut devenir un rituel magique.
A quoi pensait Pénélope lorsqu’elle tissait inlassablement ? Cela évoque la pratique du Yi King, le livre des transformations. Il s’agit de trier et retrier des baguettes en pensant à une question. L’action de la répétition engendre un oubli de soi -même. Ce lent travail de trituration transforme pensées et questions. Une combinaison mathématique naît de ce rituel. Elle correspond à un texte du Yi King où se trouve la réponse.
Crocheter, c’est une manière de réfléchir au déroulement du temps, à l’émergence d’une forme, issue d’une combinaison de mailles. Le procédé de réalisation s’inscrit dans l’objet achevé.
Crocheter, c’est établir une relation sensuelle à la forme : sensualité des plis, de leurs mouvements, de leur organicité concentrée dans les nœuds, où les courbes se resserrent et les entrelacs se concentrent. Tel un vêtement, l’objet s’enroule autour de l’espace. Une relation charnelle et séductrice qui aime les chemins détournés : les « holsweig, », ces chemins qui ne mènent nulle part dont parle Heidegger et qui n’ont d’autre but que leur propre cheminement.
« Séduire, c’est toujours aimer les boucles, les volutes, détours et détournements » écrit Gilbert Lascault dans un article intitulé « Boucles et nœuds ». Nous pouvons apercevoir des courbes à plusieurs échelles, chacune d’entre elle se répétant dans sa dimension propre. Le regard se perd se retrouve, cherche des repères. Il y a apparition, disparition et réapparition dans ces entrelacs complexes et labyrinthiques. Les lignes de ces formes organiques se brisent, se tordent, se multiplient, se brouillent s’intriquent en bifurcations et embranchements tortueux. Il y a « succession égarée de pertes et de retrouvailles de soi, de ruptures et d’unions, mime des circonvolutions du cerveau. » (Gilbert Lascault in L’aventure d’une horizontale)
Les formes prolifèrent et provoquent une « perte de vue » qui nous renvoient à notre incapacité à maîtriser et mesurer l’ensemble. Organique, cette prolifération est gérée par une démultiplication dynamique et autonome, comme animée d’une vie interne.
Le matériau joue de sa malléabilité, il se plie à ma volonté, mais s’émancipe…
Crocheter c’est aussi écrire. Une des premières écritures de l’humanité consistait à nouer des cordes. « Comment écrire de telle sorte que la continuité du mouvement de l’écriture puisse laisser intervenir fondamentalement l’interruption comme sens et la rupture comme forme ? » écrit Maurice Blanchot dans l’Entretien infini. Dans mon travail, l’interruption vient scander la régularité des points du crochetage. La rupture se manifeste par la torsion, la coupure, la courbure, la pliure, et lorsque la matière se fend, se déroule, se relâche, s’accumule en son centre, la forme s’impose alors.
UNE PRATIQUE GRAVITATIONNELLE DE LA MOLLESSE
« L’esprit supérieur est un esprit mou qui s’abandonne et ne dirige pas. » écrit le philosophe chinois Tchouang Tseu.
Mes sculptures suspendues sont souples et malléables. Elles évoquent des organes autonomes délestés dans l’espace. Elles flottent entre ciel et terre, se répandent dans le vide. Privées de tout appui matériel, leur structure exhibe son élasticité, ses rondeurs ; leur forme s’abandonne, telle des seins, aux lois de la pesanteur. Une répartition particulière du poids et de la masse résulte de cet état de suspension quasiment dépourvu de contraintes : une verticalité de la plupart des œuvres dont les capacités automorphiques sont mises en jeu. Un agrégat d’organes qui se réorganisent à partir de points d’accrochage tels des crémasters improvisés.
Ainsi, de cette verticalité imposée, naît une articulation spécifique des organes de ces corps dont l’expression trouve sa source dans une rencontre entre texture, couleur, volume, matériau et crochetage.
Hélène Angeletti